Lettre ouverte de Silvano MARTINIS

ART MARTIAL ET DISCIPLINE SPORTIVE – DEUX ASPECTS DU KARATÉ

Après plus de cinquante et un ans de pratique dont 46 ans d’enseignement, je pensais à tort que de cet art martial, le Karaté-Do, nécessitait des moyens physiques bien supérieurs à la moyenne ; or au bout de quelques entraînements, je me suis très vite rendu compte qu’avec de la volonté et de l’acharnement il n’était pas nécessaire d’être un surhomme, mais qu’il fallait rester humble pour pratiquer, connaître et progresser dans cette discipline.

CONSTAT APRÈS PLUS DE 50 ANS DE PRATIQUE ET 46 ANS D’ENSEIGNEMENT

A ce jour, mon regard sur cet art martial a changé. Mais fidèle aux principes que mes professeurs m’ont inculqués, le goût de l’effort et l’envie d’apprendre sont toujours présents ; cependant j’ai aussi une farouche volonté de transmettre à mes élèves ma passion, et leur communiquer toutes ces valeurs qui ont tendance à disparaître actuellement : le respect, la tolérance, l’humilité…

L’atmosphère en cours a aujourd’hui changé, le silence religieux a disparu et l’ambiance se rapproche plus d’un club sportif que d’un dojo.
Je pense que le grand tournant pour le Karaté-do a été amorcé sur le plan médiatique par les bons résultats obtenus aux Championnats du monde 1972 et un peu plus tard vers 1975 avec le passage de l’ippon shobu [1] à celui du sanbon shobu [2].
Nous sommes rentrés dans une période de développement du Karaté sportif avec ses avantages et ses inconvénients.

Certains avantages :

  • Une plus grande exploitation physique et un renouvellement de techniques du karatéka.
  • Beaucoup de frustration pour le compétiteur qui avant pouvait perdre sur une seule technique dans la méthode de l’ippon shobu.
  • La nécessité d’avoir une très bonne condition physique, donnant de ce fait pour les néophytes une image plus spectaculaire des combats, donc de ce fait plus médiatique.

Certains inconvénients :

  • La moyenne d’âge des compétiteurs a fortement baissé, d’où la difficulté pour les compétiteurs plus âgés de s’intégrer dans ce système de compétition.
  • Je pense que les techniques sont moins précises, moins décisives et moins contrôlées.
  • Le comportement plus ou moins douteux du compétiteur voulant à toute fin gagner : tentative d’influence sur l’arbitre, simulation du non contrôle de l’adversaire par exemple.

A noter, que le sanbon shobu ne favorise pas celui qui n’a pas de condition physique ; cet élément n’est pas primordial dans l’esprit des arts martiaux.
A mes débuts, dans une compétition je combattais avec peu de diversité technique. On pourrait dire un Karaté primaire : moins de contacts, plus d’intensité, d’où une vitesse d’exécution peut-être moins rapide. Nous étions plus près du jiyu ippon kumité [3] que du ju kumité [4].
Notre comportement en compétition était identique à celui que nous avions en salle.
La compétition n’était pas pour moi une priorité, je l’ai pratiqué pendant deux saisons.
Chaque combat était un test personnel et une remise en cause. Il me fallait apprendre à gérer mes émotions, mon anxiété et combattre mon stress.

L’autre bilan après toutes ces années de pratique et d’enseignement, est que le Karaté-do m’a permis de mieux évoluer, m’a apporté de l’assurance, m’a libéré de ma timidité et a fait de moi un passionné.

C’est aussi une source de progression, de recherche sans limite, ainsi qu’un outil pédagogique inestimable.
Sachant ce que je dois à cet art martial et ce qu’il m’a apporté, je ne peux que le transmettre d’une façon positive à mes élèves.
La foi est toujours aussi présente, même si physiquement je suis moins présent.

ENSEIGNER EN PARALLÈLE UN KARATÉ MARTIAL ET UN KARATÉ A VOCATION SPORTIVE : LES DIFFICULTÉS

On peut clamer haut et fort pratiquer le véritable Karaté-do mais nos propos sont souvent contradictoires en raison de la compétition.

Exemple :
En cours, nous demandons aux élèves de bien placer les hanches pour l’efficacité et d’avoir de bons appuis ; un compétiteur occultera le passage de hanches et ne se souciera pas des appuis : talons décollés, etc. dans un souci de rapidité et non pas d’efficacité.

Aussi, pour satisfaire un maximum d’élèves qui veulent pratiquer cet art martial pour des raisons diverses (goût de la compétition, philosophie personnelle, dépassement de soi-même), j’ai du trouver des compromis sans laisser trop apparaître mes aspirations personnelles.
Au fil des saisons, je me suis rendu compte également que si l’on enseignait un Karaté « authentique » l’effectif de licenciés serait moindre.

En effet, dans un club, il est difficile pour le professeur d’inculquer à ses élèves, enfants ou adolescents, la rigueur et la discipline qui sont des éléments essentiels pour une bonne progression dans cette pratique.

Les difficultés de l’enseignement de cet art martial pour un « puriste »  résident aussi dans l’arrivée massive des enfants qui sont plutôt attirés par les médailles et autres récompenses, ce qui est bien compréhensible à leur âge.

CONCLUSION

Pour conclure et être en accord avec moi-même, j’ai dirigé mes élèves vers un Karaté plus « authentique » que « sportif », mais je ne décourage en aucune façon ceux qui ont des possibilités, bien au contraire, étant persuadé qu’une période de compétition ne peut que leur être bénéfique voire nécessaire.
Au sein des clubs dans lesquels j’ai enseigné, ces élèves ne sont pas majoritaires.

Mon enseignement est de plus en plus axé sur un Karaté polyvalent.
Je préfère former des ceintures noires à vocation d’enseignement.

Pour ma part, j’éprouve une plus grande satisfaction lorsqu’un élève réussit un examen technique au premier passage plutôt qu’un bon résultat en compétition.

Transmettre la philosophie martiale, faire en sorte que le Karaté puisse leur apporter un plus dans leur vie active et sociale et progresser sur le long terme, telle est mon ambition.
J’aspire à ce que ma façon d’enseigner soit profitable à mes élèves ; j’ai toujours été fidèle à mes convictions.

Le fait d’avoir, dans les clubs où j’ai enseigné, des élèves fidèles depuis de nombreuses années me conforte dans ma philosophie.

Silvano MARTINIS

[1] combat en un point, combat où les participants essayent de marquer 1 point avant leur adversaire dans le délai imparti

[2] combat en trois points, combat où les participants essayent de marquer 3 points avant leur adversaire dans le délai imparti

[3] Assauts conventionnels pratiqués notamment pour les passages de grades en karaté

[4] Combats libres

 

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